Guillevic (1907-1997), Trouées, Gallimard, Paris 1981

LA FLEUR

 

C'est mon heure.

 

Maintenant, ce sera toujours

L'étendue de mon heure.

 

               * 

 

Mais oui !

Je vais m'ouvrir.

 

Ce n'est pas la peine, vous,

De tant pousser.

 

Je connais mon rôle.

J'y suis préparée.

 

               *

Des mois,

Que j'y travaille.

 

Permettez quand même

Qu'au dernier instant

 

Ça ne me soit pas rien

De m'ouvrir sur l'espace,

 

La lumière.

 

               *

 

Ce n'était pas si mal

D'être larve de fleur,

 

De me tricoter ces couleurs

Avec du noir

 

En étant presque sûre

De ne pas me leurrer

Sur la moindre nuance.

 

               *

 

C'est très supportable, ce noir,

Quand on sait qu'on le trompe

Avec lui-même,

 

Que tout à l'heure

Il n'aura pas à se reconnaître

 

Dans ce qu'il a voulu

Et fait.

 

Patiente un peu,

Immensité du noir.

 

Tu vas pouvoir

Admirer ton travail.

 

               *

 

C'est mon heure.

 

C'est maintenant

Que le noir me renie,

 

Me laissant seule

Dans le combat

De mes couleurs

 

Avec ce qu'il y a

De plus vorace.

 

               *

 

Jusqu'à présent

J'étais l'espoir

D'être moi-même enfin.

 

Maintenant vient l'espoir

De demeurer longtemps

Au bord de l'avenir,

 

Avant de pénétrer

Dans le flou de cette heure

 

Qui pour moi

Sera mon toujours.

 

               *

 

Allons briller.

 

C'est l'heure.

 

Allons briller

 

Jusqu'à la chute.